• Nâzim Hikmet

    Poète turc

    Nâzim Hikmet

    La plus étrange des créatures

    Comme le scorpion, mon frère,
    Tu es comme le scorpion
    Dans une nuit d’épouvante.
    Comme le moineau, mon frère,
    Tu es comme le moineau,
    Dans ses menues inquiétudes.
    Comme la moule, mon frère,
    Tu es comme la moule
    Enfermées et tranquille.
    Tu es terrifiant, mon frère,
    Comme la bouche d’un volcan éteint.
    Et tu n’es pas, hélas,
    Tu n’es pas cinq,
    Tu es des millions.
    Tu es comme le mouton, mon frère,
    Quand le bourreau habillé de ta peau
    Quand l’équarisseur lève son bâton
    Tu te hâtes de rentrer dans le troupeau
    Et tu vas à l’abattoir en courant, presque fier.
    Tu es la plus étrange des créatures, en somme,
    Plus drôle que le poisson
    Qui vit dans la mer sans savoir la mer.
    Et s’il y a tant de misère sur terre
    C’est grâce à toi, mon frère,
    Si nous sommes affamés, épuisés,
    Si nous sommes écorchés jusqu’au sang,
    Pressés comme la grappe pour donner notre vin,
    Irai-je jusqu’à dire que c’est de ta faute, non,
    Mais tu y es pour beaucoup, mon frère.
    (1947)

    Ce pays est le nôtre

    Ce pays qui ressemble à la tête d’une jument
    Venue au grand galop de l’Asie lointaine
    Pour se tremper dans la Méditerranée,
    Ce pays est le nôtre.

    Poignets en sang, dents serrées, pieds nus,
    Une terre semblable à un tapis de soie,
    Cet enfer, ce paradis est le nôtre.

    Que les portes se ferment qui sont celles des autres,
    Qu’elles se ferment à jamais,

    Que les hommes cessent d’être les esclaves des hommes,
    Cet appel est le nôtre.

    Vivre comme un arbre, seul et libre,
    Vivre en frères comme les arbres d’une forêt,
    Cette attente est la nôtre.
    (1948)

    La petite fille

    C’est moi qui frappe aux portes,
    Aux portes, l’une après l’autre.
    Je suis invisible à vos yeux.
    Les morts sont invisibles.

    Morte à Hiroshima
    Il y a plus de dix ans,
    Je suis une petite fille de sept ans.
    Les enfants morts ne grandissent pas.

    Mes cheveux tout d’abord ont pris feu,
    Mes yeux ont brûlé, se sont calcinés.
    Soudain je fus réduite en une poignée de cendres,
    Mes cendres se sont éparpillées au vent.

    Pour ce qui est de moi,
    Je ne vous demande rien :
    Il ne saurait manger, même des bonbons,
    L’enfant qui comme du papier a brûlé.

    Je frappe à votre porte, oncle, tante :
    Une signature. Que l’on ne tue pas les enfants
    Et qu’ils puissent aussi manger des bonbons.
    (1956)

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